SNAG-112

 

Tu imagines, s'ils venaient tous en même temps sur notre presqu'île ? Cinquante pour cent de la population en plus. Merci à toi, visiteur connu ou anonyme, de bonne humeur ou de mauvais poil, jeune, vieux, à voile, au moteur, à pied, à cheval, à vélo, en trotinette ou drone de dernière génération. J'aime bien cette façon de prendre de la hauteur et de contempler notre trait de côte sans déranger.

Pour fêter le deux millième visiteur, je te propose :

 

Rêve de pouvoir

 

Martin marchait d'un pas tranquille dans les rues désertes. A six heures du matin, ça dort, ça cuve ou ça refuse de sortir du lit. Sauf quelques silhouettes furtives et hâtives, empressées de rejoindre leur lieu de travail.

Son regard fut attiré par une étiquette flash-code collée sur l'abri de carton d'un SDF ronflant tout son saoul. Son Androïd le fit atterrir sur une page web qu'il ne connaissait pas. Elle disait ceci : "Bravo et bienvenue sur Pouvoir.com, votre curiosité est récompensée et vous offre des opportunités qui pourront s'exercer dans les quarante-huit heures à venir. Si vous ne les saisissez pas, elles seront perdues". Martin, pour vérifier qu'il n'était pas victime d'hallucinations, voulut flasher à nouveau le code mais l'étiquette avait disparu. Il poursuivit la lecture sur son Smartphone : "Ce pouvoir ne pourra en aucun cas vous enrichir ou vous procurer des avantages matériels, il doit vous permettre d'aller à la rencontre des personnes qui vous paraissent habituellement inaccessibles et possèdent un pouvoir particulier. A la fin de votre expérience, avant le terme fixé, vous devrez appeler le n° de téléphone qui vous sera transmis par SMS".

 "C'est quoi, cette embrouille ?" fut la première pensée qui lui vint à l'esprit. Martin était perplexe, interdit, presque tétanisé.

 Que faire, que choisir ? Il n'avait rien demandé, sauf de prendre l'air de bon matin sur les quais et dans les rues du vieux port, comme il aimait à le faire, simplement pour son plaisir. Son pouvoir à lui, c'était ça : disposer de son temps à sa guise, ne pas avoir de contraintes, choisir ses occupations. Il avait construit sa vie pour y faire entrer un maximum d'instants de bonheur.

 Nouvel affichage sur l'écran de son Smartphone : Quel est le premier pouvoir que vous voulez rencontrer ? Dans sa tête, Martin voyait des portraits et des noms se bousculer. Après quelques secondes de réflexion, l'un deux s'imposa à lui : le Président !

 -"Bonjour Martin, on m'a prévenu de votre arrivée, je vous souhaite la bienvenue à l'Elysée".

 -"Bonjour Président, merci de m'accueillir chez vous, je suis honoré et en même temps impressionné de me trouver en face de celui qui incarne le pouvoir exécutif…"

 Le Président l'interrompit aussitôt :

 -"Calmez-vous, mon ami, vous savez, tout est relatif…ma marge de manœuvre n'est pas aussi importante qu'on veut bien le dire… Je dois obéir à des pouvoirs, moi aussi, malgré ma position". 

 -"Mais comment ça, Président ? Je pensais…"

 -"Ne pense pas, Martin, et tutoye-moi, comme je le fais. Ça sera plus simple. Tu vois, l'environnement mondial pèse énormément sur mes décisions. La mondialisation, c'est terrible, c'est effrayant. Mais ce n'est rien à côté des lobbies qui m'assaillent sans arrêt. J'ai le pouvoir de prendre des décisions qui vont dans leur sens, sinon…"

 -"Sinon quoi, Président ? Tu veux dire qu…"

 -"Tu m'as compris, Martin, ils sont capables de tout, y-compris de me faire démissionner, si je ne vais pas dans leur sens. Mais il y a aussi les pressions de mon entourage politique, ceux qui normalement devraient, sans retenue, soutenir mon action. Parce qu'ils veulent tous le pouvoir, les bonnes places, les postes ministériels,… à défaut des fonctions honorifiques… tu ne peux pas t'imaginer, c'est infernal". Et puis il y a la mafia, je devrais même dire les mafias, les gens intouchables qui ne craignent rien ni personne et surtout pas la police, les loges maçonniques, les sectes contre lesquelles je ne peux pas faire grand-chose. Et le pouvoir financier, les spéculateurs, les traders en tous genres et les agences de notation. Sans oublier la pression exercée par les médias et les journalistes de tout poil qui parviennent à tout savoir, les éditorialistes toujours prêts à me démolir. Ah, les journalistes et les tweets, il faut vraiment s'en méfier. Je ne te parle pas des instituts de sondage qui passent leur temps à faire de mauvais pronostics… Et les imitateurs, tu as vu comme ils me déglinguent ? Les Guignols, le Petit Journal, je ne peux même pas les interdire !

 -"Tu dois apprécier de te retrouver avec ta famille et tes amis de temps en temps, alors".

 -"Mais, Martin, tu plaisantes… quand on est au pouvoir, on n'a point d'amis ! Des faux-amis, oui. De vrais amis, c'est chose rare, exceptionnelle, irréaliste. Et la famille, parlons-en… des gamins mal élevés qui font des courses et des dérapages non contrôlés avec leurs bagnoles dans la cour d'honneur. Ils jouent au foot avec tous leurs copains sur la pelouse des jardins ou à l'intérieur quand il pleut, et donc cassent les vitres de la grande salle des fêtes… je ne peux rien leur dire, sinon ça pourrait dégénérer…mais le pire, c'est ma compagne ! Je ne peux rien dire, rien faire, sans qu'elle y mette son grain de sel. Elle choisit mes vêtements, mes cravates, mes lectures, nos lieux de vacances, ce que je dois manger, ce que je dois boire… rien ne lui échappe. C'est frustrant, terrible et angoissant…Il va falloir que je prenne une décision. Pour m’échapper un peu, je vais faire un tour en scooter. Ça m’aide à égayer mon quotidien."

 -"Moi qui pensait que le Président avait un pouvoir certain… Mais alors, qui représente un vrai pouvoir sur notre bonne vieille terre ?"

 -"Essaye du côté du pouvoir religieux…Bon courage, Martin, et merci pour ta visite !"

 Des pas s'étaient fait entendre dans le couloir. Le Président avait mis fin brusquement à leur entretien. Martin eut juste le temps d’apercevoir une certaine Valérie en furie, tenant dans ses mains tremblantes un vase en porcelaine de Sèvres…

 Il se retrouva à son point de départ, son Smartphone lui posait à nouveau la question du choix de la personnalité représentant un pouvoir religieux. Martin hésita entre le Dalaï Lama et le Pape François. Il lui paru plus aisé d'opter pour ce dernier.

 -"Bonjour Martin, je t'attendais. Appelle-moi François, s'il te plaît, ça me fera plaisir".

 -"Bonjour François, j'avais aussi envie de t'appeler comme ça. C'est cool, les jardins du Vatican. Est-ce que tu y viens souvent ?"

 -"A chaque fois que mon emploi du temps me le permet, principalement vers six heures du matin".

 -"Dis-moi, François, as-tu conscience d'avoir un très fort pouvoir d'influence ?"

 -"Oh, tu sais, on n'est pas à ma place pour exercer un pouvoir, bien que, par le passé, des Papes soient parvenus à changer des équilibres mondiaux. J'ai déjà du mal, ici, à faire marcher les cardinaux en ordre serré et discipliné. Alors, dans le monde, c'est bien difficile de faire survivre le catholicisme. Il va falloir qu'on trouve des solutions pour remplir à nouveau les églises. Des idées, tu en aurais ?"

 -"Ben, c'est simple, François, il faut dire haut et fort ce qui ne va pas, dans notre pauvre monde. Tu as commencé à le faire, mais timidement. Tu as pourtant le pouvoir de condamner tout ce qui va à l'encontre du bien-être de l'humanité, non ?"

 -"Oui, en principe. Mais tu sais… il y a des cercles de pouvoir un peu partout… même au sein de notre église. J'ai les traditionnalistes sur le dos toute la sainte journée. Les libéraux ne me lâchent pas beaucoup la soutane qu'ils voudraient me voir échanger avec un costume plus moderne, les intégristes sont à l'opposé mais tout aussi pénibles. Chez nous, il y a des courants, et ils sont contraires. Avec les charismatiques, les syncrétiques et les sociologiques, il y a de quoi perdre son latin ! Mais tu sais, c'est pareil chez les autres…"

 -"Alors il faut autoriser le mariage des prêtres ! Regarde, maintenant, le mariage pour tous est autorisé dans de nombreux pays".

 -"C'est prévu, Martin, j'y pense. Mais je sais que les opposants seront nombreux, ici, à l'intérieur. Pour leur clouer le bec, il va falloir être fort et avoir l’aide de Dieu". Le téléphone de François se mit à sonner, c’était en fait l’hymne des supporters argentins du Club Atlético San Lorenzo de Almagro...

 -"Martin, nous devons maintenant mettre un terme à notre entretien. Que Dieu te protège".

 Pour la troisième fois, Martin fit face à son Androïd qui lui posait à nouveau la même question : quelle est la personne influente que tu voudrais rencontrer maintenant ? La dernière phrase du Pape résonnait encore dans sa tête… Consciencieusement, il tapa les quatre lettres sur le clavier virtuel : D...I…E...U, tout en se disant que la réponse qui lui serait faite n'allait pas forcément aller dans le sens qu'il souhaitait.

 Bien au contraire, très rapidement, une immense lueur blanche enveloppa Martin et, comme aspirée dans un immense et rapide cyclone, toute sa vie défila en quelques secondes et Martin se retrouva devant Dieu. En chair et en os, bien vivant, ressemblant à un Père Noël en pleine forme et avec tréma. Tout de blanc vêtu, souriant, détendu, il semblait attendre quelque chose…

 Martin, aguerri par ses précédentes discussions, engagea la conversation :

 -"Jamais je n'aurais pu croire qu'une telle…" Son téléphone venait d'émettre la petite sonnerie caractéristique et familière du SMS. En effet, un message venait d'arriver. Il indiquait le numéro que Martin devait appeler, ce qu'il fit immédiatement.

 

 

 Une assistance très nombreuse garnissait la petite église du bord de mer. Le cercueil, garni d'une simple croix et d'un petit bouquet de fleurs des champs, remontait l'allée centrale. Suivait la silhouette familière de son épouse, Jeanne, puis la famille et les amis proches de Martin. Chacun prit place sur les bancs froids et raides.

 Au moment où le prêtre allait prendre la parole, une sonnerie de téléphone retentit.

 -"Zut, j'ai oublié de le mettre en vibreur !" Jeanne s'empressa de sortir son téléphone de son sac à main, souleva le clapet pour pouvoir couper l'appel et par conséquent la sonnerie. Elle ne put faire ensuite aucun autre geste : c'est Martin qui l'appelait !!! La sonnerie, insistante, n'en finissait pas et commençait à provoquer des remous parmi l'assistance. Jeanne était incapable de la moindre réaction. Le téléphone sonnait, sonnait, sonnait….

  

  

Martin se leva d'un bond, arrêta comme tous les matins son réveil qui marquait la fin de sa nuit et de son rêve. La journée allait "pouvoir" commencer.