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Il est onze heures et demie, les parfums dansent et s'imbriquent dans la cuisine de notre maison lorraine, comme tous les dimanches. Une odeur de tarte à la rhubarbe s'enroule autour du fumet subtil du coq-au-vin des grandes occasions. C'est jour de fête, parrain et marraine viennent partager notre repas dominical. C'est aussi jour de fête parce que le petit garçon que je suis a aidé sa maman à préparer le repas.

De bonne heure, je suis allé cueillir les plus vigoureuses branches de rhubarbe. Puis j'ai coupé les extrémités, pour ne garder que le meilleur. Après le lavage, tout en épluchant les branches, j'ai goûté quelques morceaux crus trempés dans du sucre et, pour me donner bonne conscience, j'ai dit à Maman que je vérifiais si la rhubarbe était bien mûre. Elle jouait le jeu en me disant que c'était très important de faire preuve de prudence. Elle surveillait du coin de l'œil mes faits et gestes et me reprenait immédiatement si je m'écartais des bonnes pratiques de l'apprenti cuisinier que j'étais.

Au passage dans le potager, je m'étais accordé, comme à chacune de mes visites dans mon territoire préféré, la petite liberté gourmande de goûter un brin de ciboulette. Un peu plus loin, une feuille de persil et, pour finir, j'avais jeté mon dévolu sur une fraise brillante, rouge à souhait, craquante et juteuse à la fois. Maman ne pouvait pas me faire davantage plaisir que de me demander d'aller chercher quelque chose au jardin. Un sentiment de fierté et de responsabilité me transformait alors en commis indispensable.

Je m'appliquais à couper les branches de rhubarbe en dés aussi carrés et réguliers que possible, et ce travail me prenait un temps qu'un chef cuisinier n'aurait pas toléré. Mon chef à moi s'amusait de ce perfectionnisme géométrique et culinaire qu'elle encourageait de petits mots tendres d'une maman à son fils.

J'aimais particulièrement préparer l'énorme mixer intégré dans un meuble. Je n'étais pas assez grand pour le faire pivoter sur son axe afin de le mettre en position de service. Maman, à chaque fois, sans jamais montrer de lassitude, me commentait les opérations successives pour me préparer au mieux à le faire seul, un jour. Puis elle me laissait choisir le bol, les spatules et la vitesse de rotation de l'engin. L'élaboration de la pâte brisée ne demandait que quelques minutes mais je voulais en savourer toutes les étapes en ajoutant moi-même les ingrédients que j'avais préparés par avance et positionnés par ordre d'intégration dans le bol.

Après un temps de patience –il fallait que la pâte repose- je terminais avec délectation le pétrissage et son étalement. Il y avait quelque chose de magique à observer le diamètre croissant de la pâte sur le plan de travail. Partir du centre, ne pas appuyer trop fort, faire tourner la pâte… j'avais l'impression que seuls Maman et moi savions le faire aussi bien. De même pour la disposition des carrés de rhubarbe, il fallait que cela soit beau, au point de ne pas oser découper la tarte. Oui, à chaque instant de cette cérémonieuse préparation, je me projetais sur cette ultime étape.

Les invités étaient arrivés, ponctuels, enthousiastes de nous retrouver, complimentant Maman pour la jolie table et les effluves accueillants et prometteurs. J'attendais mon heure de gloire en ne prêtant qu'une petite attention aux conversations et aux plats qui nous amenaient tout doucement vers la fin du déjeuner. Le moment venu, d'une main exercée, je réalisais deux puis quatre et enfin huit portions de ma tarte à la rhubarbe en écoutant fuser les compliments, amplifiés encore par la dégustation des premières bouchées. Je rosissais de plaisir et de fierté, après avoir moi-même entamé ce triangle à la fois croquant et moelleux qui promettait la suivante et dernière part.

Il fallait bien finir la tarte du dimanche !